all rights reserved Hélène Tysman - 2018

                                                                                                                                                          

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WHO IS THE BOSS ?

UN SOIR AVEC BRAHMS


Cette nuit d'avril 1962, le public du Carnegie Hall de New York est en émoi. Le célèbre chef d'orchestre Leonard Bernstein avance sur la scène - seul. Pourtant il était annoncé dans le programme qu'il jouerait avec maestro Glenn Gould le 1er concerto de Brahms pour piano et orchestre. Arrivé au milieu de la scène, le chef prévient : "Monsieur Gould est bien là dans les coulisses, il n'est pas souffrant, rassurez-vous et il va venir jouer dans quelques instants !" La surprise d'un chef qui s'avance sur la plus grande scène du monde pour parler avant de diriger laisse place aux murmures interrogateurs, légèrement gênés. "Cependant, ajoute-t-il, je dois vous dire avant de commencer le concert que malgré tout mon respect pour le génie de Glenn Gould, je ne suis absolument pas d'accord avec le tempo qu'il a choisi. Par admiration pour sont talent et l’immense musicien qu’il est, je le suivrai dans cette vision de l’œuvre, mais elle n’est pas la mienne. Alors la vraie question qui se pose ce soir est : qui est le chef ?!"


Stupéfaction et rires dans la salle, voilà le public de New York bordé de suggestions existentielles avant même que la musique ne commence. Venu passer une soirée sympathique en compagnie de Brahms, le spectateur est embarqué coûte que coûte !


En 2019 la musicienne et la femme que je suis s'interrogent sur la notion du pouvoir dans notre époque à fleur de peau, puissante et folle à la fois.

ÊTRE SA PROPRE LUMIÈRE


Une citation de Bouddha dit : "celui qui est le maître de lui-même est plus grand que celui qui est le maître du monde."


En hypnose nous apprenons combien nous jonglons en permanence avec une multitude de parties, de personnages en nous. Toutes ces facettes qui nous font parfois dire : "je n'étais pas moi-même..." Qui était-ce alors ? En véritable théâtre de l'imaginaire, il nous arrive d'être en proie avec plusieurs rôles en conflit. Les fameux "je voudrais faire ça mais je ne le fais pas." ou au contraire : "Je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à arrêter de faire ça..." Jusqu'aux "je suis bête !" (qui dit ça ?) C'est alors que commence une négociation entre parties pour permettre à la transformation (d'un comportement, d'une habitude, d'une problématique) de s'opérer. Mais alors, qui est le chef d'orchestre ? Qui est le metteur en scène, l'auteur, le véritable héros de cette folle tragi-comédie ?


Nous savons depuis la nuit des temps combien la musique a un pouvoir immense. Elle agit sur nos humeurs, notre mental, nos émotions. Comme un film dont on sait pourtant qu'il est fabriqué de toutes pièces, la musique a cette capacité de nous faire pleurer, de nous mettre en joie, de nous amener à danser, à nous motiver, nous effrayer, nous rendre amoureux, nostalgiques, héroïques... La musique tout simplement - mais non moins magistralement - nous connecte à notre propre pouvoir. C’est en cela que réside sa magie. Et sa nécessité.

Les émotions auxquelles elle nous connecte existent déjà en nous.


La musique nous rappelle à nous-même. Voilà tout. Alors, connecter les gens à leur puissance à travers celle de la musique est mon intention.


Il y a quelques années encore, je scrutais le monde - et notamment le monde de la musique - à partir de vieux conditionnements, de certains dogmes inconscients qui me faisaient croire qu’il ne fallait pas être trop sensible pour la carrière, le business, le pouvoir. Être fort signifiait donc de ne pas trop montrer cette partie sensible de soi...

Diriger sa vie ou un projet exigerait-il alors de se protéger en permanence ? Et de quoi si l’on est fort justement ? D'ailleurs à partir d'où et selon quels critères est-ce trop ?

LE CŒUR A SES RAISONS...

Dans fragile, il y a agile...

Pour se montrer avec authenticité, pour dévoiler son humanité jusque dans ses parfaites imperfections, il faut une sacrée puissance intérieure. Avoir traversé ce puits de sens pour y trouver le reflet des étoiles...

Le charisme n'est pas l'absence de vulnérabilité. Et être « solide » n’est pas l’absence d’humanité. C’est ce qu'on en fait, la lumière qu'on met sur ces facettes, l’amour avec lequel on pose un regard sur ces personnages de notre grande symphonie. Finalement l’acceptation de notre divine singularité.

Être à nu, c’est être plein de soi. Et en avoir conscience.


Si la question d'assumer toutes ses parts d'être suscite parfois de l’émotion, souvent des réactions, elle n'est pas l'apanage des musiciens. En revanche elle offre chez les artistes une belle métaphore du genre humain : dans un domaine où il est plus question d'hyper-sensibles que de rouleurs de mécaniques, puis-je une fois pour toutes ouvrir mon coeur ou dois-je me méfier ? Puis-je jouer cartes sur table ou dois-je garder mon jeu ? En hypnose, j'aime à dire que tout ce qui compte réellement durant ce temps d’exploration est : d'où ça vient et où ça va. Le geste, l'intention qui précède la note. Tout est là. Ensuite c'est déjà joué ! Et ce n'est que le véhicule, le moyen, l'instrument... Nous le savons en tant que musiciens. Mais l’appliquons-nous en tant qu’êtres humains ?


ACTION !

Il est communément admis que le chef de fil est celui qui a le plus d'expertise dans le domaine où il prend les rennes. Est-ce une expertise du mental, de l'action, de l'émotion ? Peu importe ! Être un leader, un virtuose, un chef, c’est avant tout prendre la décision et passer à l’acte.

L'audace aura alors besoin de toute l'humilité pour poursuivre sa route. Lorsque je joue avec d'autres musiciens, que ce soit en musique de chambre ou en soliste avec orchestre, il y a toujours un moment où l'un guide plus que l'autre, puis nous sommes en fusions quelques instants et un thème reprend le dessus avant un autre et ainsi de suite. Lorsque l'élan est clair, juste, vrai, on ne questionne pas celui qui guide. Le privilège de diriger, c'est surtout prendre le risque de la responsabilité dans l’action, aller au bout du geste. ACCUEILLIR


En hypnose comme en musique (et contrairement à ce que l'on croirait), l'élément le plus important n'est pas de parler mais d'écouter. Or si l'on apprend naturellement à parler, on apprend peu à se taire ! Et surtout, on apprend peu à écouter - ce qui est différent encore de se taire... Comme autant d'interprétations d'une phrase, il y a mille façons d'écouter. Par exemple : écoutez-vous en sachant déjà ce que vous allez dire l'instant d'après ? Écoutez-vous à partir de votre opinion ? Écoutez-vous plutôt le rythme de l'autre ? Son émotion ? Son intonation, sa dynamique de voix ? Écoutez-vous les silences entre les mots ?


Une femme un jour m'a bouleversé en me disant après un concert : "je croyais qu'on écoutait avec les oreilles et je viens de réaliser qu'on écoute avec chaque cellule de son corps, chaque battement du coeur, chaque pore de sa peau."


Certains hypnotiseurs m'ont subjugué par leur art de l'écoute. Écouter pourrait être à la parole ce que l'art de recevoir est à celui de donner. Il y a une intensité captivante dans cet accueil - presque actif. Arnaud Desjardins recommandait d'être : "intérieurement activement passif, extérieurement passivement actif." En vous répétant cette phrase en boucle, il est possible que vous partiez en transe !

Recevoir est un don, celui de sa réceptivité. Donner, au contraire, c'est accueillir l'ouverture de l'autre. Prendre est l'art du pauvre ! Comme l'inspire et l'expire nous permettent le mouvement de la vie, on ne sait plus, à un certain moment, qui donne et qui reçoit puisque les deux sont nécessaires. Lors d'un état de grâce en concert, je ne sais plus tant j'écoute, si c'est moi qui joue, si c'est tout le public entier ou si ça joue... Un professeur du conservatoire me disait avec tant de justesse : "Quand on accompagne, on ne suit pas. On anticipe !"


L'ART - RÉALITÉ

De la même façon, ce n’est pas faire que la pluie s’arrête mais danser sous la pluie qui nous permet d'être dans notre véritable pouvoir. Dans le premier cas, on reste dépendant de l’autre, du pouvoir de la pluie à nous être agréable ou non, même si on a les moyens (jusqu'à un certain point) de l'éradiquer. Dans le second, le ressenti, le choix d’action, la liberté de créer « avec » nous rend puissant et responsable de notre vie au-delà du bon vouloir des éléments ! S'il fallait attendre le "parfait contexte" pour se réaliser, une vie entière n'y suffirait pas. Et quel manquement à la grande aventure humaine ! C'est en connaissance de cause - perfectionniste jusqu'au bout des doigts - que je me ris de moi-même !


Comme un phare au milieu de l'océan, l'arréalité est un monde qui appartient au poète.

Selon Artistote, la liberté, c'est de dépendre de plus grand que soi et l'esclavage, de dépendre de plus petit que soi. Nos émotions nous dépassent et nous relient au monde de la plus grandiose des manières. Leur laisse-t-on la place, l'écoute nécessaires ? C'est un endroit qui échappe justement à notre illusion de diriger...

J'observe les feuillages épouser le vent au gré des tempêtes et des accalmies comme une invitation à être créateur-création.

Monsieur Bernstein, en ouvrant si vertigineusement son coeur au public, en se livrant si authentiquement à Monsieur Gould et en accueillant si joyeusement ce qui est, n'a-t-il pas montré, non sans une douce indécence et une folle persuasion, le pouvoir extatique qu'il mettait à danser avec les notes ?


Dans l'infinie puissance de la musique Une magnifique semaine à vous !

Hélène Tysman

*qui est le chef ?


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