S'assumer, à deux Hertz près
- Hélène Tysman
- il y a 2 jours
- 11 min de lecture
Ceci n’est pas un énième texte sur l’affirmation de soi ou sur les vertus du développement personnel. C’est une sorte de conte. Un conte réel puisque cela m’est arrivé, pas plus tard qu’il y a deux semaines. Et c’est ce que j’ai envie de vous raconter.
Comme tout conte, cela commence par une introduction.
J’ai toujours trouvé que les Ballades de Chopin étaient des inductions hypnotiques. Ce que l’on nomme « induction » en hypnose est un chemin qui permet à l’état de conscience de se modifier. Par le langage, il suggère au conscient de se reposer et à l'inconscient de s'exprimer. Le père de l’hypnose du 20ème siècle, Milton Erickson – qui a donné son nom à la pratique de l’hypnose ericksonienne – était, de fait, un conteur hors pair. Parmi ses brillantes manières d'accompagner la modification d'un état de conscience chez celui qui venait le voir, il utilisait ce qu’on appelle des « histoires encastrées ». Chopin, lui, avait déjà cette science quand il composait. Ses Ballades sont des odyssées dont on a l’impression d’être le héros. Partant vers d’improbables aventures, il ne nous ramène pas indemne. Plus tout à fait pareil, légèrement décalé. Voyage temporel ou spatial ? Peu importe ! Dans le monde de la magie, ce qui nous fait bouger, c’est le mouvement.
Or le mouvement c’est, au sens le étymologique, de l’émotion.
Tandis que j'étais dans les coulisses d’un concert avec Francis Huster, il me parlait comme toujours de son désarroi face à la guerre, à la situation du monde, à la politique. Le connaissant depuis plus de dix ans, je sais qu’il suffit d’un mot, mais pas n’importe lequel, pour aiguiller le cheval fougueux et éviter de tourner en rond sur le marasme de l’humanité. Pour couper court à tout débat néo-dépressif, je lui glisse alors la suggestion que ce n’est ni un discours, ni une conférence, ni même une idée aussi géniale soit-elle qui puisse changer le monde. Ce sont les émotions. Et être de ceux qui créent ces modulations, en d’autres termes être artiste, c’est être au cœur du réacteur humain ! Cloitrés dans cet avant-scène, l’endroit le plus absurde du monde, un no man's land que chacun devrait un jour connaître, nous rions, réconfortés, comme deux enfants se réchauffant auprès un feu de cheminée. Il me parle de Guitry, d’Arletti qu'il a connu, du cinéma et je le questionne sur les nuances de l’âme humaine… Puis l'on vient nous chercher pour entrer en scène.
Parfois il est nécessaire de se rappeler ce que l’on vient faire - et pourquoi.
Il y a dix ans, je ne savais plus ce que je venais faire sur scène. Je ne savais ni pourquoi j’agissais, ni qui j’étais vraiment quand j’agissais ainsi. Ne pas savoir, c’est ne pas vouloir savoir. Parfois cela fonctionnait très bien. D’autres fois moins bien. Et d'autres fois encore, carrément mal ! Même si j’avais beaucoup exploré mes mondes intérieurs et que j’avais vécu l’équivalent d’une pratique de méditant en travaillant mon instrument chaque jour avec obstination sur près de deux décennies, il y avait des conflits en moi que je repoussais. N’y pouvant plus, cette dissonance m’a emmenée là où je voulais vraiment : au-delà.
Toujours au-delà.
Ce sont alors des chamans, des magiciens, des femmes et hommes médecines et des guides que j’ai rencontrés. Des créateurs d’univers, de réalité ! Des hypnotiseurs. Le théâtre n’était plus exclusivement sur scène. Il était partout, comme le disait Shakespeare. La conscience élargie. Déployée ! Comme un instrument, je me suis rendue compte que le mien d’instrument – moi-même - n’avait jamais été accordé. Je n’en connaissais pas même le diapason. Il vibrait certes, et je le savais d’autant plus que les autres me le disaient ou qu’il se cognait à des échos venus du monde, mais sa tonalité n’était que le résultat de l'extérieur. Ce sont les autres qui m’avaient défini lorsqu’il m’était demandé de jouer avec la jolie robe sur un tabouret de piano pour des invités à 5 ans, à 10 ans, à 15 ans. Pour faire plaisir. Et comme cela semblait plaire, j’ai cru que cela me plaisait, à moi aussi.
Plus tard, quand j’ai utilisé ma rage et ma passion contenues depuis trop longtemps pour atteindre ce qui m’animait vraiment, même si tout semblait me confronter, j’ai pu sentir m'accomplir. Et de réussites en réussites je me suis trouvée devant des pianos tirés à quatre épingles, comme moi ! De grands et beaux Steinway brillants, tendus à 442 Hz, le diapason en vogue. Celui des salles de concert modernes. Celui des orchestres.
Mais qu’est-ce qu’un Hertz, me direz-vous ?
Le Hertz est ce qui permet de mesurer la fréquence d’une vibration par seconde et donc d’ajuster l’accord d’un instrument à partir de sa note du milieu, en l’occurrence le la. Un la en 432 Hz signifie qu’il vibre 432 fois par seconde. Certains chercheurs affirment que ce nombre multiplierait les bienfaits thérapeutiques. Ce diapason date de l’ère baroque. Depuis, ce même la est monté de dix Hertz, jusqu’à 442 Hz ! C’est au 20ème siècle que cela a fondamentalement changé. Berlioz en riait, lui qui disait qu’à ce rythme-là, nous risquions de changer d’octave d’ici quelques décennies. Cela m'a toujours rappelé l'image de Charly Chaplin dans Le Dictateur avec le personnage Mussolini et celui de Hitler montant l'un et l'autre leurs sièges de manière comique chez un barbier pour être chaque fois plus haut l'un que l'autre... jusqu'à s'exploser contre le plafond.
Pour bien des raisons, les salles de concert modernes ont augmenté la vitesse de vibration des instruments et dorénavant le diapason le plus courant est le 442 Hz. Bien loin du la originel. Mais plus rapide, si j’ose dire. Dans ce monde qui veut produire plus de quantité en moins de temps possible, on peut dire que le diapason actuel est tout ce qu'il y a de plus performant ! Or il arrive aussi de pouvoir choisir de baisser légèrement ce diapason en 440 Hz, à condition de le demander au technicien. Cela peut être compliqué car l'instrument, comme un être humain, ne change pas si facilement de fréquences. Il faut, pour cela, régler l'ensemble des notes, une à une afin d'en garantir l'harmonie.
Le 442 me semble répondre à une quête de performance. Pourtant je me rappelle ces sensations terriblement inconfortables que je ne savais qualifier quand j’arrivais sur scène un peu perdue au contact de ces cordes tendues comme des soldats au garde à vous. Plus je voulais les faire chanter et plus elles me répondaient comme des sifflets. Apprêtées et plus nerveuses encore que je ne l’étais. Je finissais par croire que c’était moi qui étais nerveuse. Traqueuse. Incapable de me détendre. Comme si mes oreilles elles-mêmes se fermaient… Plusieurs fois cette information est venue à moi. Mais sans jamais la prendre au sérieux.
Or ce soir de concert avec Francis Huster, l’ambiance est au beau fixe.
D’abord la pianiste que je suis aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celle d’il y a dix ans. Mais plus vraisemblablement encore, elle n’a plus rien à voir avec celle d’il y a une semaine ! Il s’avère que, oui, une semaine avant, nous avons joué également avec Francis ce même programme dans un autre théâtre. Et dans ce fort joli lieu se trouvait un grand Steinway étincelant au technicien borné qui avait décidé que ce serait 442 et rien d’autre. En vérité j’avais surtout voulu ne pas compliquer la situation. Comme si cela allait compliquer les choses de dire ce que je voulais ! J’aime me croire tout terrain, capable de tout. Mais est-ce réellement ce que je veux me faire vivre ?
En bref, ce concert a été une torture. Le genre de concert qui dégoute du concert ! Je suis arrivée au bout bien sûr avec des organisateurs adorables et enthousiastes. Le public a été comblé. Mais quelle épreuve. Quel enfer ! Or traverser l'enfer, c'est toujours en revenir avec une pépite. Une révélation ! Durant les premières minutes de musique, j’ai compris. Une sorte d’alléluia au pire moment ! Mes échecs avaient toujours eu lieu sur un piano en 442 Hz. C'était clair soudain. Tous ces souvenirs jaillissaient tandis que je continuais de jouer sur scène avec Francis. Lui lit Musset. J’alterne avec Chopin. Et ces échanges de rages et d’élévation faisaient écho avec mon voyage intérieur. Je réalisai avec une subjuguante évidence, ce qui ne m’allait pas et ne m'avait, en réalité, jamais été. Ce que je ne voudrai plus jamais dans ma vie.
S’assumer. Cela ne commence pas toujours par un « oui » mais par un « non ».
Je me suis toujours adapté à toutes sortes de piano et j'ai généralement donné les meilleurs concerts sur des casseroles ! Je croyais que cela était dû aux circonstances, à l’inspiration, à je ne sais quoi… Je croyais ne pas avoir besoin de me soucier des détails extérieures pour me trouver des excuses bidon. Je voulais me montrer combien je suis forte ! Or d’autres fois où j’étais si prête, si vaillante et les circonstances parfaites, tout s’effondrait en quelques secondes. Ce n’était pas la qualité du piano. C’était son diapason.
Réalisant qui je suis, je réalisais en cet instant mon propre diapason. Bien sûr que l’on peut jouer sur toutes les scènes, s’adapter à tout et n’importe quelle fréquence vibratoire. Mais savoir aussi qui l'on est et ce que l’on veut vraiment, c’est un moment puissant.
S’assumer, oui. C’est ce que cela veut dire. Oser.
En cet instant d'une conscience foudroyante, je me suis sentie débordée. Mon égo explosante fixe ! Nous avons débattu avec Francis sur un ton vigoureux des hommes et des femmes, de rien, de tout, de politique… jusqu’à tard dans la nuit. J’étais prête à mordre n’importe qui. J’étais en colère de ce concert infernal. Et je croyais en vouloir au monde entier. Rentrée chez moi j’ai exploré ce dont il était vraiment question. Et peu à peu, déficelant la pelote, tout s’est libéré.
Une semaine après, ce fameux soir où depuis les coulisses je ramenais Francis au cœur de l’émotion, ce mouvement vers lequel nous allons et depuis lequel nous agissons, j’avais préalablement assumé d’être la parfaite chieuse qui exigerait à l’accordeur de modifier tout le diapason du piano pour l’amener en 440 Hz. Juste deux petits Hertz plus bas, mais toute une différence. En réalité je n’étais pas chieuse. Mais je croyais l’être. Je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net et aller au bout de cette intuition. J’ai alors demandé aux techniciens d’enlever tout micro du piano et j'ai modifié trois fois de suite la position de l'instrument sur scène tandis qu'ils couraient après moi pour reprendre chaque fois les lumières. L’acoustique de cette salle de cinéma était on ne peut plus sèche. J’ai su que je commettais peut-être une énorme erreur en plus d'énerver l'équipe. Ou peut-être pas. Mais dans tous les cas, j’allais assumer pleinement mon choix et aller jusqu’au bout du bout ! Pourquoi embêter le monde pour 2 petits Hertz, me disais-je ? Pourquoi fustiger contre des techniciens qui ne connaissent forcément pas l’art de faire sonner un piano ? Pour ajouter au tout, je commençais à ressentir une forme d’animosité envers chaque personne de l’équipe et réalisais que je me trouvais dans le fief même de l’extrême droite dont la plupart des élus allaient assister au concert. Non pas que la politique m’intéresse, mais je ressentais très clairement un bouillonnement intérieur, une sorte de bulldog prêt à l’attaque. Tant mieux, j'étais à des années lumière de vouloir faire plaisir...
Francis m'avait retrouvé plus tard. Lui était à l’aise, posant clairement ses exigences aux techniciens lumières. Pas de rage, pas de désespoir. Aucun conflit. Mais la certitude absolue, sourire aux lèvres, que l'équipe allait faire ce qu’il demandait et rien d’autre. Francis m’a toujours donné des leçons de maître sans le savoir depuis toutes ces années, tandis qu’il m’inspirait ou m’énervait. Il n'a pas toujours été lumineux. Mais il a su traverser ses enfers à lui. Et de son charisme, il en a extrait une générosité qu'il sème, préservée par son entêtement au travail. Il a trouvé son équilibre à lui. Son obsession. Et sa catharsis.
Ce jour-là, la révélation fut claire comme de l’eau de roche.
J’avais assumé la première étape de moi-même : exiger ce que je voulais et le demander. Mais je n’avais pas encore assumé la deuxième : y croire. Car je m’étais confronté aux râlements des techniciens et à ma propre tension intérieure. Ce n'était pas non plus ce que je voulais vivre. En moi je croyais être problématique. Mais voyant Francis, c’était comme un accordage de moi-même : j’ai compris. Je me suis alignée avec qui je suis et réalisé que je n’avais pas besoin de forcer quoique ce soit. Juste l'être. Clairement ! Accueillir ma paix.
Lorsque nous sommes montés sur scène, dès la première note, j'ai su que le miracle allait avoir lieu. Je voyais le regard de Francis surpris lui-même, émerveillé par l’immensité de la beauté qui nous traversait, par la joie exaltée d’en faire partie. Tout le reste, le public, les décors, n’avaient plus d'importance. Nous étions des humains transportés. Transfigurés. Le piano accordé en 440 Hz et même un peu désaccordé du fait de cet ajustement de dernière minute était parfait. Je pouvais en faire ce que je voulais et m’abandonner à plus grand... à ce qui me dépasse. La vibration me guidait.
Mes pianos chez moi ont toujours été plus bas, déjà du fait de n’être pas régulièrement accordés (la tendance est généralement de baisser) mais aussi parce que c’était ainsi qu’ils étaient accordés et que je ne m’étais jamais posé la question. Lorsqu’on écoute des chanteurs qui nous émeuvent, prenez par exemple Edith Piaf, vous verrez qu’elle part toujours de plus bas que la note. Ce léger « plus bas » est une entrée vers le cœur. Comme s’il fallait le prendre d’en bas et non d’en haut. Bien sûr il y a de très beaux concerts avec un diapason plus serré. Mais c’est autre chose. Ce serait comme comparer un bijou Chopard et un cristal de roche en haut de l'Himalaya. L’émotion sera simplement différente, comme l’est la vibration.
Et si le piano vibre, notre corps aussi vibre. L’un et l’autre se font vibrer. Cela peut sembler subtil. Comme des chamans perçoivent ce que d’autres ne perçoivent pas. Je reconnais avoir cette sensibilité du diapason qui n’est ni bien ni mal mais certainement problématique si je ne la prends pas en considération. Comme Chopin acceptait de se perdre jusqu’à trouver la note bleue, ce fameux diapason à lui… J’avais accepté de me perdre dans mes expériences passées pour que ce soir-là mon chemin devint on ne peut plus clair !
Ce n'est pas qu'une question d'accord. Évidemment que cela va bien plus loin. Car toute matière émet une fréquence.
Rentrant, réjouis dans les coulisses, nous savions Francis et moi quel miracle ce fut. Un instantané qui a eu lieu en ce jour en ce lieu.
Un plateau repas nous attendait. Un de ces plateaux plastiques qui sortent du frigidaire. Le contraste entre l’éblouissement d'en haut et ces coulisses, en bas, semblait flagrant. Francis tournait sa fourchette dans cette espèce de nourriture d’avion et je regardais ces bouts de pain en caoutchouc. Or ce qui me frappa était que nous étions joyeux, profondément joyeux et que nous n’avions même plus besoin de parler (ce qui est d’une extrême rareté pour Francis !). Je me sentais nourrie, plus que nourrie. Et tout semblait merveilleux. En remontant, peu importe à quel niveau je me trouvais, je connaissais dorénavant mon diapason et ce diapason m’avait permis de retrouver ma famille de cœur comme Francis, comme ceux qui ont accompagné mon cheminement d’artiste. Et quelques jours plus tard je réalisais cela : que je sois coach, hypnotiseuse, pianiste ou vendeuse de hot-dogs, je serai toujours ce diapason.
En l’écoutant en moi, il me raconte des histoires, il me guide.
Un conte, c’est toujours une introduction, comme celles des Ballades de Chopin. Des pélerinages… et des retours pas tout à fait pareil. Vers ailleurs.
La coda.
L’artiste est pour moi le bouton « échap » de l’ordinateur. C’est une erreur du système ! C'est pour cela qu’il est essentiel, nécessaire. Car sans lui, paradoxalement, le système ne tiendrait pas. Il ne peut donc pas avoir de modèle, pas de référence. Rien d’autre que lui-même pour seul guide. Et c’est en cela qu’il peut parfois avoir l’impression d’être balloté, perdu, fragile, de trop ou de pas assez… Alors, trouver son propre diapason, c’est accepter de plonger dans ce chaos pour en reconnaître son harmonie.
Il se peut que certains messages de ce texte se soient glissés entre les mots, derrières des images ou des symboles. Comme une balade, comme des histoires encastrées et un certain rythme, pourquoi ne pas laisser nos inconscients créer la suite ?
À tous les artistes que j’ai le privilège d’accompagner, au public qui m’a tant appris, aux collègues qui sont ma famille sur scène et ailleurs, aux âmes qui vibrent comme moi…
Je vous souhaite un merveilleux mois d’avril, inspiré par votre diapason !






Je suis particulièrement touchée par la progression et la beauté de tes confidences. Elles ont profondément vibrées en moi... je suis à l'écoute de mes nouvelles vibrations. Grand merci à toi ma Chère Hélène. Framboise