J’OIS, J’OYAIS ET J’OUÏRAI
- Hélène Tysman
- 15 mai
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Écouter… le verbe « ouïr » résonne et j'entends son lointain écho : JOIE.
Présent de l'indicatif, première personne du singulier. J'OIS.
Ouïr est une joie, une jouissance ! Cette joie, c'est elle qui nous guide à l'aveugle, par tous les mondes. Qu'il s'agisse d'écouter son intuition, le bruit du vent ou même son désarroi. Souvent ce mot finit par décrire des humeurs qui en sont plutôt éloignées. Des rires par éclats, des sourires de passage. Aujourd'hui en la sondant, j'ai entendu que la joie est un état, non pas d'être, mais d'écoute. J'écoute donc je suis.
J'oïs !
Ni euphorie, ni même plaisir. La joie n'est pas plus une extase que l’on trouve en piochant, en cherchant ou en ratiboisant. Elle est un mouvement de l'oreille qui s'ouvre comme un craquement de bois à l'aube et jusqu'au coeur, puis du cœur vers les artères de ce monde. De la vie.
La joie n’est pas un cri. C’est un silence. Parce que lorsqu'on écoute, on a déjà fait silence - en soi. Et ce silence se glisse partout. La joie est mon guide le plus sûr.
Si la musique nous touche tant, qu’elle soit triste, mélancolique ou tonitruante, c'est qu'elle nous rappelle que nous sommes cette écoute. Un immense réceptacle. Non pas avec les oreilles mais avec chaque pore de notre peau, chaque cellule sur terre, chaque inspiration dans l’air. Si nous nous croyons parfois sur écoute, nous oublions que nous sommes surtout écouteurs ! Perpétuellement, et le plus souvent, inconsciemment, en écoute.
Je me rappelle être allée une fois parler à un psychanalyste qui m’a ému juste par ce mouvement du corps, de la tête, à peine visible, d’ailleurs je ne le voyais pas vraiment, mais je percevais, je ressentais le mouvement de son oreille. Elle s’élançait, se tendait vers. Presque un frôlement. Et j’ai trouvé ça beau… J’ai pensé que c’était cela la technique, peu importe la thérapie, le soin, l'art. Juste un mouvement d’oreille. Rien d’autre ! Mais quelle technique… Puis j’ai pensé à ce que cela ressemblerait de moi à moi, ce mouvement d’oreille, cette attention à son comble dans l'univers nommé Hélène. Et je n’ai pas trouvé d’autres mots que LA JOIE pour le décrire.
Écouter, ce n’est pas se taire.
De même que le silence n’est pas l’absence de bruit. Ce n’est pas parce que je tairais des pensées que je serais joyeuse ! Au contraire… Les laisser sonner puis les écouter sans autre mouvement que celui-là. D'ailleurs, se taire dans une conversation, ce n’est pas écouter. C’est être passif. Alors qu’écouter… est une prouesse d’action. Chaque filigrane de poil de peau, d’antenne, d’oreille, porté à son paroxysme. Tendu mais disant... "oui ?"
Jouir !
Dans la récente pièce de théâtre En Thérapie (François Pérache), la dernière phrase du personnage de psy dit : « quand on se sent tellement écouté, on n’a plus besoin de parler ».
N’est-ce pas d’écoute dont le monde a tant besoin ?
Pas une écoute extérieure, celle d'un saint sauveur que l’on nommerait ami ou psy, mais de notre écoute envers nous-même. De notre diapason. J’ai toujours trouvé qu’on n’allait pas au concert pour écouter le son d’un musicien mais pour en écouter… son écoute ! Car c'est sa qualité de perception qui est hypnotique. Pas le son. Comme un écrivain, un musicien offre au monde une manière de l'entendre. Il le fait entrer dans sa propre écoute.
Je ne parle pas de s'écouter jouer ni s'écouter parler. Au contraire... écouter ce qui n'est pas dit.
Lorsqu'un musicien vient me voir en séance d'hypnose, ce n'est pas ce que dit la personne que j'écoute mais tout le reste ! Il croit me raconter son histoire à laquelle il croit déjà trop et moi j'écoute le reste, les cordes désaccordées, trop tendues ou pas assez.
En réalité, chaque fois que quelqu’un me semble joyeux, épanoui, je vois bien qu'il s’écoute. Pas le vieux précepte du développement personnel qui dirait "s'écouter, c'est bien". Non. Certains perleraient d'être en paix, aligné avec ses pensées, ses émotions et ses actes, d'être en phase avec ce qu’on est, qui on est. Moi j’appelle cela de la joie. Immuable joie. Elle ne provient pas d’actions bonnes ou mauvaises, de conduites comme il faut - ou non. Peu importe la musique qui est donnée, lorsqu’on l’écoute, c’est notre propre voix que nous entendons. Et c'est cela le miracle ! La fameuse « petite musique intérieure » dont parlait Sagan. À mi-chemin entre le rien et le pas grand-chose. Or quand on l’entend, vraiment, on ne peut qu’y répondre. Est-ce raisonnable ? Est-ce absurde ? La musique - la joie - nous invite tantôt à danser et nous dansons, tantôt à goûter ce parfum de glace à la vanille ou à rester assis et à pleurer notre chagrin. Les larmes portent en elles une substance analgésique forte, le saviez-vous ? Voilà ce qu'est la joie qui résonne, cette écoute de ce que je suis au plus profond de mon être.
Les gens joyeux écoutent leur musique intérieure. Les tristes, eux, ne sont pas ceux qui pleurent, ce sont ceux qui ne s’écoutent pas, qui n’écoutent plus. Ils croient que si leur père ou leur mère ne semblait pas les écouter, c'est qu'il n'y a rien à écouter. Ils ont juste oublié. C’est pour cela qu’une mélodie, un chant, un oiseau, c'est une porte pour se retrouver, pour retrouver sa propre symphonie qui continuait de jouer, comme une boîte à musique, dans un tiroir fermé à clé.
On ne peut plus tricher quand on écoute. On ne peut pas se mentir. C’est pour cela qu’on gueule parfois, pour ne pas écouter, ne pas voir qu'on jouait faux. Car à force de vivre dans le bruit, ça fait des dégâts.
En spiritualité on parle beaucoup de l’observateur. Cela qui observe. Moi je crois qu’observer, c’est écouter. Car, observant, mes yeux ne regardent plus, mes mains ne touchent pas vraiment… c’est autre chose. Le cœur qui s’ouvre. La joie qui oït.
Une autre dimension.
Dans « joie » il y a le son de Dieu. Celui d’un souffle qui s’ouvre à l’infini. Je-ho-va…
Voilà ce que c'est, la joie. Notre essence.
Nos oreilles mais aussi nos yeux, nos mains. Notre boussole.
Ce n'est pas un feu d'artifice qui nous rend joyeux. C'est la joie qui nous fait voir le feu d'artifice. Alors parfois, même dans les instants sombres, même sur les chemins obscurs, et comme disait le plus grand de tous, Johann Sebastian Bach : "ma joie demeure". *
Vous souhaitant une joyeuse Ascension et Pentecôte,
Et vous invitant pour ceux qui le souhaitent au cercle de chant du 24 mai prochain,
Joyeusement vôtre !

*Cantate BWV147 de Bach





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