QU'EST-CE QU'UN MUSICIEN ?

Fabrice Lucchini disait à propos de sa pratique d'acteur : "le summum du talent d'acteur, c'est d'être capable de s'absenter. Moi je suis payé pour être absent !"


S'absenter. De soi. En pleine conscience. Cela interroge certains paradoxes, certaines questions philosophiques, existentielles voire spirituelles. À quel moment suis-je là et où suis-je quand je suis capable d'être absent ? On dit souvent d'une musique qu’elle nous emporte, nous emmène, nous fait voyager dans le temps comme dans l'espace, à travers des contrées, des univers parallèles ou imaginaires avec pour seul moyen de transport l'émotion, "motion" en anglais, signifiant "mouvement", "moteur". Partir pour mieux se trouver, se connecter ou se reconnecter à soi-même. Le voyage du héros n’est pas que géographique.  

On dit aussi d'un artiste puissant, paradoxalement, qu'il est "habité". De quoi ? Par qui ou par quoi ? Lui qui, justement, s’absente un temps… Cette absence de l’hypnotiseur comme de l’hypnotisé, du marcheur absent de ses pas ou au contraire du méditant absent de ses pensées, quelle est-elle ?  

L’acteur comme le musicien vit chaque geste, chaque son comme un présent en éternel recommencement. La tête dans les nuages ou dans la lune, c’est déjà qu’elle est quelque part ! L’absence de l’automate répétant les mêmes mouvements, les mêmes pensées, les mêmes chemins, chaque jour de sa vie , n’est pas la même absence que celle de l’artiste qui s’en va pour ne pas interférer, pour "laisser être".

Alors peut-être qu’être habité, c'est être absent justement d'une autre partie de soi. Un "soi" égotique, le personnage, les illusions ou les pensées qui vont et viennent inlassablement du matin au soir et auxquelles on s'attache avec tant de soin pour croire à l'histoire qu'on se raconte de soi-même, d’années en années, pour se rassurer peut-être d'être toujours là, incarné, bras et jambes - à peu près. Il y a beaucoup de degrés différents à être "incarné". Et nous sommes tour à tour le personnage, l’auteur, le comédien, le théâtre, le public, selon l’endroit ou le moment de notre vie – parfois automate, parfois artiste.

Le doute souvent nous éloigne de nous. Pas le doute du philosophe, observateur de lui-même, mais le doute qui ne crée rien, celui qui nous empêche même d’avancer. Est-ce assez bien ? Ne me suis-je pas trompé ? Suis-je à la hauteur ? Et si tout ratait ? Mieux vaut ne plus bouger, quitte à se sentir de plus en plus à l’étroit, jusqu’au "blocage"...

Autant de doutes incompatibles avec l’art du funambule, cet équilibre propre à l’artiste ou à l’enfant qui, tout en étant curieux, ne doute pas lorsqu’il joue. Nous savons que nous nous prenons trop au sérieux quand nous manquons ou perdons de notre liberté.  

L'artiste est-il différent du chaman ? Dans certaines traditions, le chaman laisse son corps à l'esprit qu'il contacte et l'incorpore entièrement. Où part-il alors pendant ce temps ? Pareil à un méditant ou un musicien sur scène, dans ces instants de grâce, on peut dire que "ça" joue.  Alors peut-être que la seule différence entre le musicien et le non-musicien, entre l'artiste et le non-artiste, entre le chaman et la personne lambda, c'est l'espace.  

Laisser de l'espace.  

Laisser cet espace, ce silence, ce temps, est un art nécessaire pour permettre à "ça" de pénétrer. Souvent on pense qu'il faut acquérir, surtout à notre époque, de nouvelles facultés, de nouveaux savoirs, de nouvelles techniques, alors que tout ce qui nous sépare d'un sage, d'un maître, d'un être éveillé, est ce dont nous avons en trop justement et que nous pourrions enlever. Faire la place, se dévêtir de l’intérieur, est une évidence : pourrait-on imaginer un peintre prêt à œuvrer devant une toile déjà gribouillée et remplie de formes ou de couleurs en tous sens ? 

Méditer n'est rien d'autre que cet état dont parle sans doute Fabrice Lucchini pendant l’instant de grâce. En effet lorsque "je" m'absente, il me semble au contraire que mon âme - vous l'appelerez comme vous voulez : vibrations du corps, fréquences cardiaques, esprit, intuition, énergie, inconscient, subconscient, moi supérieur … - prend enfin toute sa place nécessaire. Comme l’univers, c’est une place en expansion !

Chaque parcelle de l’être est alors visitée et emplie de cette conscience comme les vagues viennent épouser et remplir chaque creux des rochers - et au-delà. La pleine conscience est cet endroit où tout est si plein que donner devient un élan aussi naturel qu’expirer et recevoir aussi nécessaire que prendre son inspiration.  

Le chaman est celui qui détient la connaissance et non le savoir. Le savoir s'acquiert dans la culture. La connaissance se développe par la transmission, la pratique, l'art de maîtriser et d'affiner chaque jour un peu plus, un peu mieux, sa connexion aux choses, au vivant, qui nous entoure ou nous emplit et nous enseigne en permanence. En cela, chaman et pianiste se rejoignent en une même discipline. Le célèbre comédien Louis Jouvet, comme Stanislavski, disait avec un peu de provocation : "l’intelligence n’est pas utile pour faire du théâtre". Il voulait dire par là que ce n’est pas un domaine de "savoir" mais d’expérience, de pratique, de maîtrise jusqu’à la plus grande finesse, celle du joaillier. Et d'absence justement, pour accéder à un autre état...

Le Maître ne corrige pas, il affine. Car rien n’est faux. La dissonance n’est que l’autre face de la consonance. L'une permet de connaître l'autre et vice versa. Comme un luthier, il façonne avec ce qui est, avec le réel, en développant toujours plus d’acuité, de finesse comme de force, pour entrer en résonance avec ce qui est. Faire "Un avec". De cette communion naissent parfois des élans mystiques qui annihilent la frontière en art et spiritualité.  

Si l’acteur "s’absente" comme le chaman ou le musicien, c’est qu’il voyage entre les réalités, entre les mondes. Et peut-être que la seule différence entre le fou et le sage est que le fou ne sait pas revenir de ces mondes, qu’il n’a qu’un billet aller sans savoir rentrer de ces pays qui nous bouleversent l’âme.  

En ce temps de rentrée, voilà une belle occasion de renouveau ! Je vous la souhaite pleine d’inspiration et d’expiration, d’exploration et d'audace ! 

Sur un fil, fragile et solide comme le désir de vivre, le funambule qu'est le musicien, l’artiste ou le chaman en chacun de nous, réinvente son équilibre à chaque note, à chaque pas, émerveillé de cette vibration qui nous rassemble tous à l'endroit le plus mystérieux qui soit : le cœur.  

Avec amour ! Hélène Tysman




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