LE GRAND VOYAGE

Comme une partition, nous savons que notre vie - terrestre du moins - a une fin. Nous ne savons pas d’avance ce qu’il va se passer ou plutôt comment va être l'expérience, mais nous savons que nous allons de ce point originel à ce point ultime. Pourtant, irrémédiablement, une partie de nous cherche les bas côtés, les raccourcis, les tunnels, les dénivelés, les embranchements, les issues de secours, les envolées, les plongées…  Comme si, déjà, une partie méfiante, regardait toutes les diagonales avant d'accueillir le chemin, cet inconnu.


Arrivés au point ultime, souvent, nous comprenons la trame de tout ce qui s’est joué. On est parfois surpris d’avoir mis autant d’attention sur des détails, des ornementations, tandis que la structure, le phrasé général, n’étaient pas pris en compte.


Vous êtes-vous déjà posé dans votre fauteuil à vous revoir il y a dix ou vingt ans, en riant de tant de soucis que vous mettiez sur l'importance d'un événement ou certains jugements totalement illusoires ?


Plus jeune, ma première professeure de piano savait me rappeler à l'ordre quand je me souciais trop de la "décoration" avant les fondations d'une oeuvre. Risque fréquent quand nous posons notre regard si souvent sur une seule note tandis que nous oublions l'architecture grandiose de la symphonie. Affiner les violons à cet endroit, faire ressortir les clarinettes ailleurs, trouver l'équilibre entre les cuivres et peaufiner la couleur des violoncelles, certes. Cela n'est possible qu'en gardant l'élan global, la direction, l'horizon qui nous appelle. Tant que nous n'oublions pas notre intention, ce gouvernail gardien du sens dans chacun de nos actes. Sans cela, nous risquons de vivre une vie entière à regarder par le trou d'une serrure et d'en déplorer sa forme ! Peureux d'avancer, la mélodie s'effiloche comme des perles sans fil ou comme une musique sans rythme.


Au final, aussi mystérieuse qu'insaisissable, nécessaire et vertigineuse, l'acceptation nous murmure sa présence. Elle est celle qui ouvre à l'interprétation de soi, la plus juste, la plus intime, la plus vraie. C'est parfois sur sa toute dernière note ou sur le morceau de rappel que l'on prend la mesure de la magie du concert. De même, c'est parfois sur son dernier souffle que l'on s'accorde enfin cet expire, le plus libre de tous. Celui qui n'a ni attente ni enjeu, celui qui s'offre autant qu'il soulage, celui qui embrasse en même temps qu'il s'extirpe.


Comment serait-ce si c'était votre dernier jour ? Votre concentration irait-elle aux mêmes endroits ? Sur cette piste de décollage, nous sommes autant le pilote que l'avion, la piste et tous les passagers qui décident de l'envol. N'est-ce pas grisant ?!


Vivre est un art


Et l'art n'est pas une manière d'échapper au réel. Au contraire, il amène plus encore à soi-même. En cela il peut être thérapeutique. Les plus grands voyageurs, les plus fins explorateurs sont ceux qui ont voyagé en eux. Depuis mes bancs du conservatoire jusqu'à aujourd'hui, je comprends combien jouer de la musique est bien plus que ça. En ce début d'année, en cette décennie qui s'ouvre avec ce chiffre en forme de miroir, je crois qu'aucun domaine ne pourra plus faire l'économie de la question de sens autant que celle de responsabilité. Étonnamment - peut-être est-ce mon interprétation - j'ai l'impression de voir une quantité de thérapeutes émerger ces dernières années. Aider, s'entraider, apprendre, partager, prendre soin, éveiller, soulager, faire du bien, inspirer, transformer... Qu'y aurait-il d'autre de plus sensé à l'heure où une étrange sensation d'overdose plane sur les villes modernes du monde ? Je crois alors que l'art et plus précisément la musique, comme les autres domaines, n'a plus la même vocation qu'au temps de Liszt, Beethoven ou même Horowitz. Encore qu'Horowitz était, selon moi, justement un magicien alchimiste hypnotiseu