LA NOTE BLEUE

C'est ainsi que Delacroix décrivait les notes inattendues chez Chopin, celles qui, lors de ses improvisations, amenaient vers l'improbable : cette couleur insensée...


ÉMOTION


Ce qui nous émeut, ce sont les modulations. D'ailleurs en anglais, on dit littéralement "to be moved" pour dire "ému", c'est-à-dire, textuellement "être bougé", "en mouvement". L'émotion, "motion" encore en anglais, c'est ce qui bouge, ce qui crée le mouvement. En modulant une vibration, je me permets de ressentir plus encore les mouvements de la vie en moi. De me sentir vivant !


L'émotion n'est par un ennemi mais au contraire ce qui oeuvre en moi pour faire circuler la vie, en me donnant plus de connaissances, plus de conscience de moi-même. Pour expliquer l'hypnose (ma seconde passion), je dis souvent qu'il s'agit de "remettre l'esprit en mouvement", tel un yoga psychique. Donc le plus souvent en passant par l'émotion.


L'émotion est ce panneau indicateur qui nous mène vers le chemin juste. Pas celui que notre mental nous raconte pour nous faire croire que nous irions à gauche alors qu'en fait nous étions à droite sans le savoir... Comme notre corps nous indique le chaud ou le froid, le serré ou le détendu, l'émotion nous dit mieux encore que tous les verbes de notre bouche, ce que notre être - consciemment ou inconsciemment - vit : la perte (tristesse), le refus (colère), la complétude (joie), l'insécurité (peur)...


L'art n'est pas pour moi réduit à une beauté que l'on viendrait contempler à l'extérieur de soi. Il est ce rappel de nos émotions : le mouvement de la vie.


Quand Chopin improvisait, il y avait toujours ce moment, raconte George Sand, où une note étrangère venait se fondre dans la couleur originale. Comme un peintre laisse place à l'inspiration d'un mélange sur sa platte de nuances, le musicien crée des univers nouveaux, parfois à partir d'une seule note. Il en suffit d'une, a priori en-dehors de l'harmonie initiale, pour amener vers d'autres terres inconnues. C'est ce qu'on appelle "moduler" vers d'autres tonalités... Et c'est ce que Delacroix nommait "la note bleue" chez Chopin.


Comme si ce "bleu" nous plongeait dans la rêverie ("l'hypnose ?", diraient d'autres), je ne sais s'il s'agit d'un bleu océan ou du bleu de notre grand globe terrestre...


Sans ces "notes étrangères", aucune modulation ne serait possible, ou de manière si abrupte qu'on finirait vite par s'en lasser.


Mais allons plus loin.


LA PIERRE PHILOSOPHALE


En thérapie, on parle souvent de "blessures" de l'enfance. Voire de "blessures fondamentales". Je pense ici à Lise Bourbeau qui a effectué un travail considérable sur ces analyses. Pourtant, l'artiste en moi, sur le chemin de l'alchimie, a eu un déclic.


Par expérience, je note qu'à chaque endroit où une personne croit avoir une fragilité, une "blessure", un défaut... c'est depuis cet endroit en réalité qu'elle crée la plus spectaculaire transformation, qu'elle en tire sa force toute singulière.


En effet, combien d'acteurs timides sont devenus mondialement charismatiques ? De bègues des génies de la communication ? De mal-aimés des transmetteurs de l'amour de soi ?


Je me rappelle un professeur de solfège m'ayant dit cette anecdote qui m'était restée tout au long de mon apprentissage : ce sont souvent ceux qui ont le plus de difficultés rythmiques qui deviennent percussionnistes professionnels ! Tout simplement parce qu'ils mettent plus d'énergie à cet endroit, au début de leurs études musicales, pour améliorer leur sens du rythme. Jusqu'à en devenir experts.


C'est pourquoi j'ai de plus en plus eu envie de remplacer le terme "blessure" par celui de "pépite". Celle de l'alchimiste qui, à partir de sa pierre philosophale - qui ne serait rien en tant que tel, sans connaissance - crée l'or. D'autres parleraient du voyage du héros : celui où l'on croit devoir passer par une série d'épreuves ou d'aventures, à travers tout un monde, pour réaliser que tout était là, en soi, mais n'attendait que notre conscience pour se révéler vraiment.


Il suffit alors d'un minuscule décalage, d'une note parfois à côté, pour réellement trouver ce nouvel horizon. S'éloigner pour mieux connaître "chez soi". Pourtant il n'est pas tant besoin d'aller loin pour trouver son génie ! Car ce que nous prenons pour des handicaps serait, en réalité, notre pépite d'alchimiste. Là, tout près, n'attendant que notre regard, notre embrassement, en un mot : notre conscience.


UN DÉFAUT ASSUMÉ EST UN CHOIX ARTISTIQUE REVENDIQUÉ


Si Thelonious Monk avait cherché la dextérité des autres pianistes, il n'aurait pu nous transmettre son univers extraordinaire avec ses doigts raides dévalant des gammes de quartes improbables... Si le pianiste Wittgenstein n'était pas revenu de la guerre amputé de sa main droite, nous n'aurions peut-être jamais eu la découverte de l'immense concerto pour la main gauche de Maurice Ravel. Quelqu'un m'avait parlé un jour d'un chef d'orchestre exceptionnel pour son art de l'équilibre que j'avais déjà noté en écoutant ses enregistrements. Or, ce musicien m'avoua qu'en réalité ce chef avait une piètre oreille mais que cela, justement, le forçait, à vouloir clarifier toujours d'avantage, rendre clair et être capable de tout entendre pour le valider, ce qui rend ses interprétations transparentes de clarté...


Ce n'est pas faire l'éloge de la souffrance. Au contraire. C'est changer l'interprétation de la partition. En cela nous sommes créateurs. Là commence le véritable "art".


Michel-Ange avait sculpté un marbre a priori défectueux et avait utilisé ce "défaut" pour en faire une oeuvre singulière. Rodin avait fait de même avec le buste de Balzac en jouant sur les exigences des clients mais sans y répondre autrement que par son génie, c'est-à-dire en accentuant encore le trait là où d'autres auraient voulu le diminuer.


L'AMOUR


Le développement personnel nous dit une seule véritable chose : vous n'allez pas "guérir" de vos émotions une bonne fois pour toute et vous n'avancerez pas "sans peur". Mais vous saurez, dorénavant faire "avec", avancer en ayant plus de moteur que de peur, en ayant plus d'amour que de haine - envers vous-même. C'est ce qui se produit lorsque vraiment nous accueillons nos émotions, ce mouvement de chaque vague créant l'océan à travers ses ballotements. Cela bouge, oui. À nous de choisir d'épouser la vague, de surfer ou de vouloir tant tenir en croyant qu'il y aurait autre chose que ce grand océan...


À vouloir "autrement", "différemment" de ce qui est, on oublie que la loi de la transformation commence par "embrasser" et qu'alors seulement, le dragon dans nos bras, il n'est plus que liberté d'être.


"Derrière le pire est l'amour" disait Christiane Singer au moment de son passage à elle, cet instant du grand mystère... ayant traversé les pires souffrances, elle trouva l'épiphanie. La grâce. Quand il n'y a plus rien, il y a l'amour. Voilà tout le voyage du héros. Derrière le dragon terrifiant, un "plouf" nous indique qu'il n'était rien de si effrayant tant que le coeur agit. À chaque geste, à chaque intention... Simple. Comme bonjour !


Est-ce pour cela que Claude Lelouch a intitulé son dernier film "L'Amour, c'est mieux que la vie" ?


Au 19ème siècle, les artistes le savaient déjà et posaient, selon ce que j'en perçois, toute la lumière d'une conscience même dans les plus profondes ténèbres.


Alors, il suffit d'une note...


Et je vous souhaite un joyeux mois de l'amour à chacun de vous !


Dans le coeur et dans les notes,


Hélène Tysman




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