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LA BÉNÉDICTION DES LARMES

Hélène Tysman
12 oct.
4 min de lecture

Revenant de son séjour dans l’espace, l’astronaute Sophie Adenot était émue. Et plus elle était émue, plus elle réalisait que ses larmes coulaient vers le bas. Ce miracle de la gravitation l'amenait à pleurer. Et de nouveau  la trajectoire de ses larmes perpétuait son émotion.


Chez moi, pleurer est presque une seconde nature !

En toutes les tonalités je pleure. 

Légèrement, tragiquement, passionnément.


N'est-ce pas cela le cosmos d'un musicien ?


Si le dicton selon lequel « chaque larme versée est un arbre qui grandit » était vrai, des forêts entières auraient déjà proliféré rien que par ma seule présence. Lorsqu’il m’est arrivé d’expérimenter les plantes dites chamaniques, ces voyages aux frontières du réel, j’ai pleuré des heures les unes à la suite des autres, tantôt triste, rageuse, désespérée, émue, amoureuse ou heureuse. Ces pleurs semblaient n’avoir aucune fin… comme une personnalité qui se révélait, je me réalisais « pleureuse » ! On eut dit que les souffrances de l'âme humaine s'essoraient à mesure que l'inondation recommençait.

 

Mais de peureuse à pleureuse, une seule lettre diffère. Avoir le courage de baisser les armes, c’est, paradoxalement, transformer un monde de peur en un monde d’amour.

 

En science on a découvert qu’une larme contient un puissant analgésique. Ainsi nous pleurons pour soulager nos douleurs. Lors d'un échange avec un maître spirituel, il me confia : on pleure toujours d’amour et non de tristesse. Peut-être même d'un « trop plein » d’amour. La tristesse, la souffrance, c’est juste avant. Quand on retient. Les larmes, elles, sont un jaillissement de « je t’aime » fut-ce à soi-même, à la vie, à l’instant présent. Le soulagement. L’abandon.


J’écoute l’œuvre de Liszt La Bénédiction de Dieu dans la solitude et je ressens cette émotion de profonde paix. Elle n’est ni heureuse ni malheureuse. Ni extatique ni lourde. Juste… bénie. Elle m'amène à ces compréhensions.

 

En occident nous avons développé des connaissances scientifiques nous permettant de créer des substances extérieures atténuant (parfois) la douleur. Et depuis, la quête de fin de la souffrance qui est l’apanage des chercheurs spirituels, c'est-à-dire de l'éveil auquel nous aspirons tous, prend en réalité le chemin de médicaments anesthésiants. Petit, on entend souvent « arrête de pleurer » ou « ne pleure pas ». On est sommé de prendre une aspirine tant l’on n’est plus éduqué à écouter nos bénédictions solitaires. Ces territoires inconnus. Sans repaire. Sans béquille. Comme si pleurer était mauvais. Comme si cette gêne transmise de générations en générations face à un autre être humain submergé par son émotion était à fuir… Les réseaux instagramables nous enjoignant l'idée que sourire ou rire serait signe de réussite – pleurer signe d’échec.


N’est-ce pas étrange ?

À vouloir éradiquer une partie de notre partition, ne nous privons-nous pas de couleurs harmoniques ?


Certes la douleur parfois effraie.


Pleurer, de joie ou de tristesse, c’est déjà accepter de laisser place à l’émotion. L’acceptation… Non pas la résignation. Non pas la frustration. L’acceptation dans ce qu’elle signifie d’accueillir ce qui est sans le juger. Peut-être est-ce amer, rugueux ou vertigineux ? Mais cela est unique, singulier. Sans contraire. Alors accueillir nos sensations, nos émotions, c’est se reconnaître. Se connaître une nouvelle fois. N’est-ce pas cela qui nous soulage ? Nier une douleur, c’est pire que la nommer. J’ai peur. Je suis triste. J’ai mal. Doit-on, peut-on y « faire » quelque chose à la seconde ? Peut-être oui, peut-être non. Et peut-être que cela n’est pas réellement un problème tel que nous l’entendions, pas celui qui exige une solution technique, rapide, efficace. Mais juste un fait. Un mystère. Un espace qui n’aura jamais de pourquoi ni de parce que.


Revenant de sa capsule de cosmonaute, Sophie Adenot semblait vouloir repartir illico vers l’espace tant les lois gravitationnelles de la terre lui semblaient pénibles à son atterrissage. On dirait un doux écho de nos âmes lorsqu’elles s’incarnent. Quel courage, quelle force ! Quitter un espace de flottement, de béatitude parfois, pour se sentir exilé, coupé de cet infini, le nôtre… puis la terre, le sol. Les larmes. Et l’émerveillement : elles vont vers le bas ! Voilà l’immense beauté qu’il nous est donné de vivre.


Des larmes vers le bas.


La musique n’est-elle pas cette médecine qui nous permet de pleurer toutes les larmes retenues trop longtemps ? Celles qui n’ont aucune explication. De ce voyage jusqu’aux cieux, la musique attire nos larmes jusqu’en bas. Et ce mouvement vertical nous transcende.


Une femme interrogée sur son orgasme lors de son accouchement (sujet malheureusement encore tabou) évoquait l’inconnu d’un monde qui, si on l’accepte pleinement, crée des sensations extraordinaires. Plutôt que de se crisper à la douleur des contractions, elle disait tenter de les accueillir et de les embrasser. À contre-courant de son mental, sa respiration prenait le relais et son esprit s’entrainait à valider ces secousses non comme une violence mais comme une invitation à ouvrir. Ouvrir plus grand encore… son cœur, son corps. Laisser passer le souffle. Et ne plus définir la douleur. Ne plus savoir. Le plaisir montant et jusqu’à l’expulsion finale, incompréhensible, elle laissa sortir un « c’est trop bon ! » pour finalement embrasser cette petite fille sortie de son ventre en lui chuchotant à son front : « rappelles-toi que tu es née du plaisir, et non de la souffrance ! »


Basculement total.


Nous ne sommes pas là pour souffrir.


Mais combien cela est un outrage à dire lorsque nous nous retrouvons solitaires, apeurés, froids… bien sûr. La douleur est là. Et parfois il n’y a rien qui permette de l’accueillir, de l’accepter.


Et c’est acceptable de ne pas pouvoir accepter.


Oubliant parfois notre vaisseau spatial de l’infini, la douleur nous rappelle peut-être de ne pas oublier notre infinitude. Un sage que je connais avait coutume de dire : « la souffrance est une amie qui te prend par la main pour te ramener chez toi. »


Revenir chez soi, c’est un mystère.

Un chemin d’humilité.

De dépouillement.

De solitude…

Jusqu’à Dieu, cette bénédiction.


Alors de nos orbites humidifiées, les larmes coulent et il est un cadeau que nous recevons sans demande, sans contrepartie. Nous sommes vivants !

 

À nos âmes,

À l’âme humaine qui m’émeut chaque jour d’avantage

À la paix que contient chaque détour de nos souffrances comme de nos joies.

 

À notre infinie grandeur !






photo© Lou Sarda

 
 
 

1 commentaire


claudio moraglio
13 oct.

Chère Hélène, merci pour ces mots si vibrants. J'ai été particulièrement touché par votre façon de lier la verticalité des larmes à la médecine de la musique. Merci de nous rappeler que pleurer n'est pas une faiblesse, mais une façon de libérer toutes nos "couleurs harmoniques". Une lecture magnifique qui résonne profondément.

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