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ORCHESTRE OU SOLISTE ?

Depuis le début de ce deuxième millénaire, mon impression est que l'on n'a jamais autant questionné la relation. Dualité, double ou duel, ce fameux chiffre 2 nous offre tantôt la paix, tantôt la guerre. Agrippé à chacune de nos secondes, à chacun de nos souffles, il nous essouffle lorsque nous ne savons plus où trouver repos...


En toute logique, ce millénaire est aussi celui des "éveillés", ces chercheurs sans relâche d'une "non-dualité" en des temps où la vérité n'a jamais semblé si relative.


Voilà à chaque lunaison cette interrogation qui me vient, comme en boomerang, toujours différente et parfois insistante : comment être "avec" ?


LE MONDE


Souvent j'éprouve cette irrépressible envie de sortir de l'orchestre. Comme disait Woody Allen, s'exclamant : "Arrêtez la terre ! Je veux descendre", cette sensation d'un manège incessant, comme une gigantesque bête, m'effraie. C'est toute la violence du monde, depuis son origine, qui bout et sort par à-coups. Le monde m'énerve, me dégoute, m'horripile. En ces instants-là, il peut bien s'agir d'une fourmi qui passe, d'un badaud maladroit dans un bus ou d'une amie trop lente comme à son habitude dans toutes ses actions. Tout en moi criera l'envie de s'exiler aussi loin qu'il soit possible d'aller !


Paradoxe pour la thérapeute dévouée corps et âme à celui ou celle qu'elle accompagne le temps d'une séance ? Au contraire : c'est là l'aveu légitime d'une impuissance à être une sainte. L'empathie ne se gagne pas en bonne conduite. Elle se sent et se déploie comme l'animal sauvage apprend peu à peu en respirant les odeurs et en flairant le bon sens. Rien à voir avec être une bonne ou mauvaise personne.


De l'autre côté, le millénaire précédent, celui qui semblait vouloir explorer l'individualisme jusqu'à son paroxysme s'est arrêté là où l'autonomisation et la soit-disant indépendance n'ont été qu'illusion. Une belle et luxueuse illusion. Certes nous nous croyons libres mais c'est en réalité à la technologie des machines que nous sommes dorénavant attachés. Croyant avoir été au bout de ce qui pouvait nous empêcher d'être en paix (l'Autre, l'humain), nous voilà de nouveau face à Soi. Comme un voyageur aurait fait le tour du globe, nous nous retrouvons à avoir fait le tour de nous... par l'extérieur. Mais de l'intérieur... qu'en est-il vraiment ?


En réalité, nous ne savons pas plus être soliste que musicien d'orchestre. Car le soliste encore joue avec un public, avec une acoustique, avec l'esprit d'un lieu. Et le musicien d'orchestre ne pourra jamais jouer sans s'accorder d'abord, tout proche de son oreille, imperturbable pendant que perdure le vacarme de cette quête d'un diapason commun jamais définitif.


"CE N'EST PAS LES NOTES MAIS CE QU'IL Y A ENTRE ELLES QUI COMPTE". MOZART


Thierry Janssen, ancien éminent chirurgien ayant décidé de quitter l'ordre des médecins pour créer son école de La Posture Juste, avait ce mot extraordinaire : "entre toi et moi, le plus important n'est ni toi ni moi mais le et".


Voilà la plus exigeante de toutes nos aventures, le plus haut de tous nos Himalayas. Car ce et n'est-il pas celui que nous tentons d'apaiser depuis la barbarie des temps anciens et la violence des temps modernes ?


Alors, quand trouverons-nous enfin le diapason à cette grande symphonie ? Ou plutôt, par quel moyen allons-nous donc finir par nous accorder ?


Le journal télévisé ou la presse écrite des grands médias ont leur diapason. Les agriculteurs ou les ouvriers en ont un autre. Les entrepreneurs, les artistes, les pédagogues ou les inventeurs, les chercheurs scientifiques et les chercheurs spirituels sont encore sous d'autres prismes. Puis il y a les Chinois, les hindouistes, les peuples premiers... Finalement, la cacophonie n'est que le résultat de solistes qui n'ont pas pris le temps de se serrer la main avant de jouer, de se dire bonjour avant même de s'accorder. Certains ne connaissent pas plus leur instrument que lorsque le maître tend à l'enfant une flûte à bec en lui sommant de souffler dedans. D'autres sont virtuoses mais se sont depuis longtemps exilés loin derrière la scène. Parfois même le devant de la scène est le plus sûr endroit de se cacher...


Heureusement que les timbres des instruments sont différents. Heureusement que mes opinions ont une autre couleur que celle de mon voisin. Sinon pourquoi la vie se démultiplierait-elle en permanence ?


Alors, quand apprendrons-nous enfin qu'il est dans la nature même d'être "autre" et inclus ? Que chaque brin d'herbe ne se ressemble pas et pourtant se complète ? Ou notre inconscient va-t-il continuer de pester contre ce que nous ne connaissons pas ?


Si l'on est soliste par détestation de l'orchestre, il y a fort à parier qu'on ne détestera pas moins tout ce que l'on risque à trouver sur son chemin : public, équipe d'un théâtre, accompagnateur... et finalement soi-même ! Et si l'on décide de rejoindre un orchestre à défaut de trouver le soliste en soi, l'on risque fort, aussi, à vivre frustrations sur frustrations.


AU CONSERVATOIRE


Lorsque j'étais en cours de musique de chambre au conservatoire de Paris, mon professeur Pierre-Laurent Aimard nous demandait toujours avec son petit air aussi perfide que lucide : "voulez-vous être un trio de trois solistes ou trois solistes qui se fondent en un trio ?" Il n'y avait pas de jugement sur l'un ou l'autre. Car, combien nous aimons assister aux rencontres d'un Ivry Gitlis avec une Martha Argerich qui ne font pas une note ensemble tels deux bohémiens mêlant leur talent en une danse improvisée. Mais combien sommes-nous aussi touchés lorsqu'un quatuor semble respirer comme un seul poumon, quand bien même ce quatuor est, en toute logique, formé de grands artistes qui s'absentent un instant pour laisser place à plus grand...


En sommes-nous capable ? Respirer ensemble, c'est avoir en confiance, ni en soi ni en l'Autre. Car lequel des deux réellement existe ? Mais dans le "et". Voilà ce saint exprit qui déjà annonce, peut-être, notre troisième millénaire...


N'est-ce pas là la suggestion de notre époque ? Explorer toutes les positions du 2, depuis la haine jusqu'à l'amour, par fusion ou défusion et laisser, enfin, l'amour embrasser la peur comme lors de ces moments de flow avec un public ou avec d'autres musiciens quand on ne sait plus si l'on joue ou si l'on est joué.


Tout cela est empli de paradoxes, je vous l'accorde. Dès que nous nommons les choses, elles risquent à se figer d'une manière qui la déforme la seconde suivante. La vie est comme une pâte à modeler. Alors, chaque instant nous demande de la réajuster.


Il n'est donc pas question de s'effacer par fausse modestie ni culpabilité mal placée. La coach d'artistes en moi est suffisamment aux aguets de la grandeur de chacun, de ce "Soi" qui ne demande qu'à jaillir et à s'exprimer pour imagine renier la souveraineté de l'individu.


Pourtant, si nous avons tant exploré la performance individuelle du millénaire précédent, comme si la technologie nous catapultait sans cesse en-dehors du vivant, il semble bien que nous n'allions jamais nul part autre que face à Soi.


Le sage à qui l'on demandait comment être au mieux avec l'Autre répondait : "il n'y a pas d'autre !"


LE PÈRE, LE FILS... ET LE SAINT-ESPRIT


Alors, avant d'imaginer ce troisième millénaire (si nous sommes encore là) - et peut-être le serons-nous dans une triangulaire avec Soi, l'Autre et la Machine - nous voilà perpétuellement face à la question de la relation. Fut-ce à un arbre, au vent qui passe, à mes pensées, à moi-même, mon voisin ou l'Extrême Orient. En ce monde qui est en soi, toujours se crée le multiple du "je". Et le jeu commence !


Il y a ce qui caresse et ce qui irrite. Ce qui chatouille et ce qui gratte. C'est avec tout cela que nous tissons une toile comme l'araignée, sans savoir pourquoi. Voilà la plus grande de nos oeuvres d'art !


Je me surprends à être autant pleine de foi sur l'Humanité que désespérée d'un destin funeste. "Qu'est-ce que c'est que cette folie collective ?" s'exclame Louis de Funès dans le Grand Restaurant ! En réalité ce sont des mémoires qui, à travers mon propre instrument, rejaillissent selon la couleur du ciel, des astres, la lune pleine ou la nouvelle... En un éclat de rire, je sors dans la rue l'âme amoureuse ou l'envie assassine d'étrangler mon voisin !


Puis un beau jour, mon propre instrument s'accordera complètement.


C'est alors que l'on est aussi capable de jouer que d'écouter, capable de faire que de laisser faire. Et la grande symphonie, façon Sergiu Celibidache, avance jusqu'à son climax sans rien renier. Sans rien imposer non plus. Tout s'embrasse, comme cette sensation de l'enfant que les bras d'une maman enlace si fort qu'il en oublie le nuage triste d'un jour, le bobo d'un instant. En réalité, ce n'est pas oublié, c'est embrassé.


Le grand tissage se poursuit et, comme les doigts délicats maniant l'aiguille avec soin et justesse, nous délions les noeuds pour retisser de plus bel.


Ainsi, lorsque le chef d'orchestre ouvre grand ou au contraire resserre ses bras sur lui, il suit, en réalité, la respiration des milles musiciens.


C'est la vie qui est perpétuelle démultiplication. À l'image des organismes qu'elle contient, les cellules font émerger d'autres cellules et ainsi de suite... Nous sommes comme une pieuvre aux tentacules infinies. À nous d'en devenir le virtuose, c'est-à-dire d'en habiter le centre, tant et si bien que, conscient d'être Cela, en cet instant, nous voyons - et aimons - la grande polyphonie en expansion.


En réalité nous ne sommes pas avec le monde mais bien dedans. Et lui en nous.


Ainsi soit-il.


Vous souhaitant un magnifique mois de Pâques !


Dans l'inspiration de votre coeur

Et la beauté de votre âme,


Hélène Tysman







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