INTERPRÈTE OU CRÉATEUR ?

Le génial Glenn Gould, dans les années 1970, avait un jour associé ces deux termes "interprète - créateur" qui, jusque-là, ne se rapprochaient pas tellement.


En quoi était-ce si bouleversant ?


Il ne s'agit pas seulement de l'idée musicale d'offrir - enfin ! - un peu d'autorisation à ces interprètes académiques dans la restitution d'une partition. Ni même celle de s'autoriser à plus d'une inspiration personnelle sur scène. Et ce n'était pas non plus, selon moi, juste l'art de la fantaisie à la baroque, c'est-à-dire l'imagination dans son étymologie germanique.


Consciemment ou inconsciemment, Glenn Gould avait pointé, à cet endroit, l'exacte rencontre d'un être humain entre libre arbitre et destinée.


Au conservatoire, soit on est "créateur", soit on est "interprète". Mais que veut-il l'un et que veut dire l'autre ? Un jour où je créais justement l'oeuvre d'un compositeur actuel, et dans ce privilège de rencontrer, en cette vie, le créateur des pages que l'on joue, je lui posais la question de son rapport à la création. Il me dit qu'il se voyait comme l'interprète de ce qu'il percevait de la réalité et qu'il me voyait comme une créatrice de l'instant, celui de cette partition.


Aujourd'hui que j'ai élargi ma perception d'une oeuvre musicale à celle de la vie, je goûte la génialité de ces propos !


AVONS-NOUS UNE PARTITION ?


Le new age a voulu, à outrance, vendre du "réalise tes rêves !" tandis que, d'un autre bord, se perdurait une sorte de fatalisme pseudo-chrétien dans un "ainsi soit-il".


Alors : dois-je me sentir puissant ? Ou humble ?


Ni l'un ni l'autre mon capitaine ! Ou les deux à la fois. Un bouddhiste vous dirait : la voie du milieu !


Nous savons combien s'abandonner, se sentir véritablement humble est la trace même d'un pouvoir infini. Car il faut être en confiance, malgré tout, et peu importe en quoi, pour revenir à cet "humus", la racine de l'humilité, c'est-à-dire la Terre, tout simplement. Et chercher sans cesse à se sentir puissant, c'est déjà avouer qu'on ne l'est pas réellement...


Mais allons au-delà !


Suis-je alors créateur de ma vie ? Ou suis-je un acteur, guidé par... je ne sais quoi ?


Voilà souvent les questions qui amènent ceux que j'accompagne en séance. Car je sais, en effet, par expérience autant que par apprentissage de la mécanique, que l'on peut créer ce que l'on veut. Et que l'on est l'interprète... de sa propre partition.


Mais qu'est-ce crée ce qui est créé ?


En cette période où je réalise beaucoup d'abondance de toute sorte, comme un rêve, m'est venue cette drôle de constatation : lorsque nous croyons ne pas avoir les moyens financiers ou matériels d'obtenir ce à quoi nous aspirons dans le visible, c'est qu'il nous est offert de découvrir bien plus encore : la faculté de créer à partir de l'invisible ! C'est alors, et seulement alors, que nous sommes amenés à connaître cette mécanique à l'origine de tout et à en devenir virtuose - c'est-à-dire conscient. Voulions-nous au départ n'avoir rien ? Certes, non. Du moins une partie de nous. Mais une autre savait peut-être déjà que cela nous permettrait, en réalité, de vivre quelque chose de bien plus vaste : se connecter au monde invisible. Prendre conscience de ce que l'on est vraiment.


Ayant toutes les possibilités dans le visible, cela peut être souhaitable bien sûr ! Mais pas tant que l'a conscience n'a pas rendu le sujet libre, profondément libre et conscient d'Être.


Ainsi, les événements sont-ils prédéterminés ? La question n'est pas importante ! Dès lors que l'on réalise l'infini champ des possibles dans l'interprétation de l'oeuvre, peu importe l'oeuvre ! S'il y avait une seule trajectoire vraiment définie, je la verrais comme celle de se rappeler justement à cet invisible dans le visible.


Alors, concrètement, comment créer son interprétation ? Comment interpréter la Création ?


LA PEUR EST NOTRE MENTOR ! ...POUR NOUS RÉALISER


En parlant avec des amis qui se disaient spirituels et engagés dans une association pour la "préservation de la liberté", je réalisais le seul, l'unique et le plus grand pas qu'il nous soit jamais permis de vivre en cette vie comme la réalisation de toute chose : ce pas, si petit et pourtant gigantesque, est celui du dépassement de la peur. Tant que la peur me gouverne, je ne suis pas libre. Aussi simple que cela ! Alors, lutter, sauver, se défendre contre les maléfiques, c'est encore partir d'un système de croyances qui préserve... la peur ! Paradoxe ! L'enfer est pavé de bonnes intentions. Et le mental très malin pour, comme le serpent, se mordre indéfiniment la queue !


En réalité, en conscientisant tout cela, la peur n'a pas disparu. Elle est même nécessaire, comme l'ombre à la lumière. Comme l'équilibre entre cette dualité que nous incarnons et l'absolu que nous sommes. Mais ce n'est plus elle, cette peur, qui me gouverne. C'est moi qui la voit, à même hauteur. Le pont a été traversé. Il existe toujours ! Une fois que l'on sait ce qu'il y a de l'autre côté du pont, alors cela n'a plus rien à voir. Le chemin n'est plus pareil. La tension de créer un rempart ou toute sorte de choses n'a plus lieu d'être. Seul se vit le voyage. Dans l'élan du vent qui me pousse ou me ralentit.


C'est ainsi, lorsque nous avons traversé ce pont et seulement alors, que nous pouvons créer à l'infini cette oeuvre ! Re-paradoxe ! Qu'il pleuve, qu'il fasse soleil, qu'il y ait tempête ou tsunamis... ce ne sera jamais cela, en soi, mais ma relation à cela, que je vivrai. Alors, ce fameux pont me sera, à jamais, un rappel : si je l'ai traversé un jour ou que je sais, par la simple et puissante foi ce qu'il en est, je suis libre ! Pas une liberté gagnée sur quelqu'un ou quelque chose, pas une liberté reçue ou sous condition... Non, cette essence même qui est cela et qui le fut et le sera, sans commencement ni fin.


La peur n'est rien d'autre, comme le disait si bien le poète Rilke, que nos dragons intérieurs, ces princesses transformées en terreur, qui n'attendent que nous pour nous en libérer.


LIBRE ! ET CONSCIENT DE L'ÊTRE


L'on peut bien chercher à saisir l'eau, elle est insaisissable ! Toute l'intelligence qu'elle contient se faufile, se diffuse, se dilue. Ainsi est notre nature, tandis que certains croient encore au trompe l'oeil d'une goutte qui devrait se méfier de l'océan.


Si la partition nous a été livrée, savons-nous la lire ?


Je me rappelle de cet extraordinaire pianiste russe, Svitoslav Richter, qui disait un jour, à propos d'un chef d'orchestre lui exprimant ses louanges : "Richter sait lire une partition !" Voilà le summum du compliment. Car oui, ayant vu, il n'y a plus à interférer, plus rien à ajouter. Alors son interprétation est si vraie, si simple, si puissante et évidente qu'elle nous transperce jusqu'au coeur pour nous rappeler que nous sommes l'infini instant - en perpétuelle création.


Comme un ruban de Moebius, il n'est alors qu'un jeu, le plus divin qu'il soit permis de vivre, celui de l'interprète créateur.


Je vous souhaite un sublime mois d'octobre,

Au créateur et à l'interprète que vous êtes !


Infiniment vôtre,

Hélène Tysman






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