FAUT-IL ÊTRE INTUITIF POUR ÊTRE MUSICIEN ?


AVOIR UNE VISION


Mon élève arrive. Son retard l’a fait presser, il vient en accéléré ! Une fois la porte passée, les rythmes se rassemblent, entre le calme d’ici et l’agitation d'ailleurs, entre son allegretto vivace et mon andante ma non troppo. Il vient me jouer du Brahms. Un verre d’eau et il commence. En quelques minutes je perçois où il peut évoluer. Mais en combien de temps puis-je savoir comment il peut évoluer ? Quel sera l’itinéraire le plus juste pour lui, quel chemin allons-nous prendre si je l’embarque dans mon taxi imaginaire ? Il sait où il veut se rendre, je le perçois intuitivement, mais il s’attarde parfois à certains endroits, un peu perdu, ou il fonce tête baissée dans un mur.


Il n’y a là rien de prétentieux à dire qu’on ressent en quelques minutes ce qui se joue chez un interprète. Hier je rencontrais un spécialiste des lignes de la main. Cet homme très sérieux et passionné, au regard doux et à la voix fébrile est devenu expert par ses quelques quarante années de recherches dans ce domaine, continuant inlassablement à déchiffrer la nature à travers les empruntes humaines, du contour à la forme des mains en passant par leurs consistances et leurs températures. Comme j’aime ces gens qui enrichissent le monde en nous permettant de mieux nous connaître nous-mêmes ! Et qui s’ouvrent et nous ouvrent à un champ des possibles inimaginable, ne serait-ce que celui de passer une vie entière à étudier la main. D’autres étudieront les feuilles, les arbres, le chant des oiseaux, les étoiles, la spirale de Fibonacci… Alors je me dis que s’intéresser aux notes, dédier sa vie aux sons et aux résonances du dehors comme du dedans, bref être musicien, est logique.


Rien de médiumnique dans la proposition de ce monsieur et pourtant en 3 secondes, dit-il, il en sait plus que vous après 30 ans d’analyse chez monsieur Freud ! Ce n’est pas votre futur qu’il lit, c’est votre présent, c’est-à-dire vos qualités innées. Elles n'empêcheront pas d'en développer d'autres, mais celles-ci sont là, bien inscrites dans votre corps. Il ne s'agit donc pas de vos comportements, de ce que vous décidez de faire, mais de ce qui est naturel chez vous. Il avoue aussi que, s’il sait immédiatement les caractéristiques d’une main, il lui faudra une bonne heure pour transmettre ces informations au propriétaire de la dite main.


En écoutant cet élève, après les quelques premières minutes, je pense à ça. Comment vais-je procéder, de quelle manière vais-je le guider ? Comme lorsque j’accompagne un client dans une séance d’hypnose, comme lorsque j’écris, c’est en faisant que fais, en tirant ficelle après ficelle qu'apparaît ce qui doit surgir. On apprend en apprenant, on joue en jouant, on découvre en se découvrant. La confiance vient-elle en se faisant confiance ?


En réalité, deux options s’offrent moi en cet instant : soit je le reprends note après note pour décortiquer ce qui manque : son phraser, sa ligne de conduite, le legato. Soit je vais à l’origine du problème. Ou plutôt du questionnement. Je choisis la deuxième option. La première me fait l’effet d’une maman qui couperait en petits morceaux la viande dans l'assiette de son fils pubère.


Je choisis aussi de voir tout ce que ce pianiste possède déjà, tous les outils qui sont à sa disposition et qui lui permettront d’en créer d’autres. Même s’il est l’élève ici, il est son propre maître et moi un simple regard, une oreille extérieure dont il peut choisir de prendre ou non ce qui lui correspondra pour ajouter à son établi et lui permettre de réaliser ce qu’il souhaite. Il est sensible, ouvert, à l’écoute, sa technique est plutôt correcte et il semble motivé. Pas de mauvaises habitudes avec sa position de main mais rien n’est vraiment connecté ensemble, ce qui lui fait enchaîner faux accents avec cassures de phrases sans o