DAVID GUETTA PEUT-IL JOUER DANS UNE ÉGLISE ?

UNE RENCONTRE

Invitée à un concert de Deva Premal pour la première fois - et bien que mon cheminement depuis quelques années m’amène à des découvertes aussi larges que profondes dans la musique, la thérapie, les voyages, l’humain, l'exploration, ma curiosité... - je suis éblouie.

Depuis mes premiers pas au conservatoire de Paris jusqu’à ces mantras, quel parcours, me dis-je ! Sans forcer la logique, n’est-ce pas cette recherche d’absolu justement, à travers la perfection des pages de Mozart, Chopin, Bach, Ravel, qui m’a conduit jusqu’à l’essence de la musique, l’endroit où le souffle n’attend rien d’autre que l’être même : la vie?


Mais qu'appelle-t-on "sacré" ?

Généralement on découvre l’art, la transcendance, après un parcours de vie. L'élan de la vie menant vers la question artistique. Pour moi ç'a été l’inverse : partie de l’art comme élan nécessaire, vital, essentiel à toute chose, je me suis interrogée sur la vie. Aller à la rencontre de son humanité n'est pas forcément confortable !

C'est d'ailleurs le parcours de cette chanteuse, Deva Premal. Pour ceux qui ne la connaissent pas, c’est une femme qui propose avec Miten, son partenaire de vie, d’art et de spiritualité, des concerts où la musique prend une dimension plus vaste qu’une contemplation ou qu’un divertissement. Miten, l'ancien rockeur absorbé par une trop grande machinerie industrielle dans son expérience des tournées, a eu besoin un jour de revenir aux sources… C’est à ce carrefour de vie qu’il a rencontré Deva, elle-même en interrogation sur le sens de la vie. Depuis ils sillonnent le monde entier en partageant la plus profonde de leur découverte, cette pépite qu’ils ont trouvée en dépouillant leur musique et leurs chants des artifices qui ne leur correspondaient plus. Leur passion s’est naturellement diffusée au monde. Le public chante avec eux certains mantras, ces chants en langue sanskrit aux valeurs spirituelles et, selon certains, thérapeutiques.


Décrire l’ambiance de ces concerts est délicate. Il s’y mêle une joie autant qu’une pudeur, une douceur et une étincelle qui semblent venir de loin. A priori l’on pourrait se dire qu’il n’y a rien de transcendantal : une chanteuse très simple, un guitariste sobre, un joueur de flûte, un percussionniste, quelques éclairages et une ambiance tamisée dans la salle du Grand Rex. C’est que, ne cherchant rien à prouver, rien à faire, ils viennent sur scène habités, on le sent, de bien plus que l’idée de jouer un concert. Ils viennent, plein d’eux-mêmes, se livrer à nu. La notion d'effort est reléguée à celle de sincérité. Bisounours me direz-vous ? Je vous mets au défis de passer une journée sans lutte, en toute authenticité ! En cela, ils nous permettent de nous révéler à nous-même, que nous soyons virtuoses, poètes, simples, imparfaits, courageux, légers, hommes, femmes…


À propos de ce qu’est un mantra, le célèbre maître enseignant Indien, Osho, nous en parle : "Un mantra n'est pas seulement quelque chose à chanter. Ce n'est pas du chant. Un mantra est quelque chose à laisser s'enfoncer profondément dans votre être, tout comme les racines vont profondément dans la terre. Plus les racines s'enfoncent dans la terre, plus l'arbre s'élèvera dans le ciel."


Je remplacerais volontiers le terme mantra par celui de musique pour en avoir sa définition la plus juste. La musique bien plus que la musique… Cette vibration pénètre notre âme, notre corps, cotre cœur, nos veines, nos cellules, pour nous rendre plus grand que ce que l’on croyait : révélation de notre propre puissance : le pouvoir en nous. Si Beethoven nous touche autant, si les pages les plus grandioses de Bach, de Chopin, de Mozart, nous bouleversent tant, c’est qu’elles font échos avec cette majesté qui ne demande qu’à éclore de nous-même, qu’à prendre sa place, son espace en chacun des battements de notre cœur, en chacune des respirations de notre vie.


L'ART D'ÊTRE


Étymologiquement, l’art est un moyen. L’art de façonner le bois, de créer les couleurs, de révéler le son, de manier les mots. Ce n’est que bien plus tard que sa définition a pris le sens d’une fin en soi, d’un résultat : un art, une œuvre d’art, un objet.


Venir sur scène est déjà un art : celui de communiquer une intention dont la musique elle-même en sera l’instrument.


Lors de ce concert de Deva Premal, je m’interroge : y aurait-il des concerts « spirituels » d’un côté et des concerts « classiques » de l’autre ? Où commence le sacré, où s'arrête le silence ? Voilà la raison de ce titre doucement provocateur...


À quelle énergie faisons-nous appel lorsque nous nous relions à cet art de l’abstrait qui, pourtant, a la capacité bien concrète de venir modifier une humeur, une sensation, de nous plonger dans une émotion de joie, de tristesse, de désespoir, de nous faire traverser la rage, la colère, le souvenir, l’héroïsme, l’amour, la volupté ?


Observant le public de ces mantras, je constate que, même ceux qui ne chantent pas, même pendant les morceaux où le public ne participe pas, il y règne une écoute active, quelque chose qui a conscience, en y participant, de ce qui est en train de s’opérer. Sorte d’écologie de la relation entre l’écoute et le son, l’accueil et l’action…


Les besoins du 21ème siècle ont-il changé ? Ce serait bien logique puisque tout change, se transforme, y compris dans l’art. On cherche à donner l’illusion que l’art aussi devient plus « performant », plus habile, comme l’ingénierie, l’informatique, la technologie. On veut faire croire que les rituels de concert se "modernisent" en pointant de nouvelles habitudes vestimentaires, en critiquant ou encensant les robes, les talons hauts de certaines, les personnalités des autres. Mais l’on ne fait que rester à la surface quand on pense que Beethoven doit s’écouter de telle ou telle manière, quand on ne descend pas un peu plus loin pour voir ce qui s'y passe vraiment - en nous.


Et puis on oublie que « La terre tourne autour du soleil mais que chaque jour la lumière du soleil se pose sur la terre selon un angle différent » (Paul Auster) et qu’alors chaque œuvre, chaque concert, chaque rituel est un acte en perpétuel recommencement.


INTERPRÈTE


Dans spirituel, il y a rituel. Une étymologie du mot spirituel s'amuse, comme une mise en abîme, à interpréter (et réinterpréter) sa racine non pas avec le mot « relier » communément admis mais « relire », ce qui par extension nous amène à réécrire, c’est-à-dire à se placer dans la perspective d’une nouvelle lecture. Un rituel, comme un concert, est un acte en perpétuel recréation. L’interprétation elle-même est un acte créatif chaque fois renouvelé.


Mais alors, comment savoir quand cela sonne « juste » ? Qu'est-ce qui est vrai sur une scène de costumes, de masques, de paillettes et de décors ? Ni trop tendue, ni trop relâchée, quand savons-nous que la corde de l’instrument, ce moyen de l’équilibriste qui se doit d’être affiné pour résonner aux vibrations de l’instant, est au bon endroit au bon moment ?


Le seule réponse que j'ai pu trouver est : l'intention. Comme dans le rituel, comme dans le processus de l'interprète, il n'est qu'une question qui ait du sens : d'où cela vient-il et où cela va-t-il ? Comme l'ingrédient maître d'un chef cuisinier, sans intention, il y a fort à parier que la corde de votre coeur ne résonnera pas, que vos papilles ne s'émousseront pas, ni en écoutant ni en jouant. Une saveur peut avoir plus d'attrait pour l'un que pour l'autre, mais dans le geste-même du chef reste l'étincelle qui, elle, se transmet au-delà de l'assiette.


Une intention est quelque chose de très silencieux. C'est peut-être même l'endroit le plus silencieux en nous. "Pour savoir qui tu es, écoute ton silence" dit le proverbe japonais. Nous voilà au coeur du spirituel. La spiritualité religieuse vient du latin "eligare" : "attacher, relier, amarrer les navires au rivage". N'est-ce pas cette sensation, lorsque durant une méditation, un temps pour soi, une communion avec quelque art que ce soit, nous nous relions à la partie la plus précieuse de nous-même ? Une des plus belles phrases que j'ai pu entendre d'une stagiaire lors des week-end découverte à l'hypnose que je propose aux musiciens comme préparation mentale était : "je me sens connectée à mon précieux."


Que dire d'autre après cela ?! Bien sûr, on peut parler de Dieu, du divin, de la réalité transcendante dans ce que contient le mot "spirituel". Mais n'est-ce pas, avant tout, la plus grande - et l'unique - intention que celle de l'Homme qui cherche à se relier (ou plutôt vivre ce lien qui est déjà là et peut-être illusoirement perdu) à lui-même, aux autres, à la nature, à l'univers ?


Alors, venons-nous au concert comme une cérémonie un peu barbante, comme un musée que l’on a déjà visité mille fois mais dont on se rassure que les tableaux restent, éternels immobiles, apaisant nos angoisses du processus de désintégration de notre corps à nous qui, lui, n’est que de passage dans ces couloirs d’œuvres intemporelles ? Et quand je parle de musée, je ne parle pas de l'âge des oeuvres qui sont souvent, au contraire, étonnamment actuelles, mais plutôt de l'absence de vie justement, d'intention, d'humanité quand on recherche une parfaite neutralité... Ou venons-nous vivre une expérience d'un commissaire d’exposition - créateur, ayant choisi précisément cet angle, cette lumière et cette ombre pour faire ressortir un détail, un élément, pour en raconter l’histoire selon cette perspective, une des millions qui sont les creux et les circonvolutions d’une cathédrale, miroir de notre âme ?


Le public est-il vraiment aussi passif qu’on le croit ?


LE CONCERT


Lorsque j’accompagne quelqu’un en séance d’hypnose, je suis officiellement en train de « faire » quelque chose. Pourtant, réellement, c’est lui qui fait tout… L’art d’amener une émotion, de suggérer l’histoire qui est la vôtre en résonance avec ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce que vous ressentez, ce que vous entendez, c’est ce qui se passe en concert. Alors, tout est juste quand le point de départ l’est.


Le concert récital a été créé par Liszt exactement à son image. Il était alors considéré comme une rock star et les gens se précipitaient du monde entier par calèches, par bateaux, à pieds, en pèlerinage, pour assister à ce « miracle ». Les femmes s’évanouissaient, les vieillards pleuraient, on y emmenait les nouveaux nés comme chez le pape, et le public entier était fasciné, hypnotisé. Sorte de catharsis, Liszt offrait une expérience à vivre à travers les pages de ses collègues, contemporains ou prédécesseurs en les interprétant en public sous ses doigts. Paganini, à la même époque, s’amusait à scier les cordes de son violon juste avant le concert pour finir avec une seule corde et montrer combien il était diabolique de pouvoir tout jouer aussi merveilleusement sur une seule corde… Le diable venait rencontrer le divin. N’est-ce pas du « spectacle » ? Pourtant, cela éveillait les émotions, les sensations de ceux qui venaient entendre aussi ces âmes de musiciens extraordinaires.


Si Liszt a façonné le concert à son image, si Wagner a construit une salle pour entendre ses opéras, si Deva Premal a trouvé la forme qui livre son contenu, n’est-ce pas, avant tout, une invitation à créer son propre théâtre de l’imaginaire ? Promesse que tout est toujours nouveau chaque fois, ce n'est qu'à condition d'être en lien avec nous-même, cette partie la plus sincère qui nous habite, que nous pouvons célébrer la partition qui est la nôtre.


Que ce soit dans une église, sur une table de mixage, avec un stradivarius, sur la scène de l’Olympia ou dans la rue, le rituel et le spirituel peuvent être partout où la conscience s'invite, dans cet alignement entre le coeur, l'esprit et l'action.


Le monde est une scène et je me demande quelle est votre symphonie à vous...


Vous souhaitant un très beau mois de novembre !


Audacieusement vôtre,


Hélène Tysman


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